L’animal est-il le modèle biologique de l’homme ?

Le Journal du CNRS de l’été 2014 publiait un éditorial et un article défendant la recherche animale. Ils affirmaient que des avancées en recherche biomédicale humaine auraient été faites grâce à l’expérimentation animale et que les chercheurs se préoccupent du bien-être des animaux dans les laboratoires. Et qui se préoccupe du bien-être des humains victimes de la confiance en des données obtenues sur des animaux ? Le 22 octobre 2014, Antidote Europe envoyait la lettre ci-dessous.


 

Lettre ouverte à Mme Catherine Jessus

Directrice de l’Institut des sciences biologiques du CNRS, UPMC Paris
Auteur de l’éditorial publié dans CNRS le Journal été 2014

 

Madame la Directrice,

Antidote Europe est une association (loi 1908) de scientifiques bénévoles dont l’objectif est l’application des progrès scientifiques au bénéfice de la santé humaine.

Il y a deux ans, l’association avait proposé au Directeur Général (DG) du CNRS un débat public sur la question : « les évaluations des risques sanitaires humains sur des animaux considérés comme des modèles biologiques de l’homme sont-elles valides pour ce dernier et scientifiquement justifiées ? ».

Après deux relances, nous recevions 6 mois plus tard une lettre, signée S. Thiebault, (ce serait, d’après un réseau social, une spécialiste du… néolithique) qui, se référant à nos lettres au DG, écrit que le CNRS n’accepte de débattre qu’avec des interlocuteurs « de haut niveau ». Nous avons répondu au DG que le refus du CNRS de participer à un débat courtois, avec des arguments purement scientifiques et logiques, montre :
- l’embarras sur cette question, que cherche à camoufler la réponse méprisante et hautaine faite en son nom ;
- la dérobade devant le débat scientifique que nous demandons, alors que le progrès scientifique s’est toujours nourri de tels échanges ;
- le refus de soumettre à débat une posture (que nous jugeons erronée et dangereuse) considérant qu’un animal serait un « modèle » biologique de l’homme ;
- le refus de prendre en considération les progrès scientifiques pour sortir de ce que nous considérons être une impasse dramatique ;
- l’indifférence aux questions urgentes de santé publique, de la compétence de l’EPST,  soulevées par le recours au « modèle » animal ;
- un manque de discernement, puisque, dans le contexte de crise économique actuelle, une part importante du budget de l’EPST est consacrée aux recherches avec des « modèles » animaux.

L’été dernier, « CNRS le Journal été 2014 » –dont ce même DG est le directeur de la publication- consacrait à la question de l’expérimentation animale, son éditorial et un long article qui nous ont été signalés par plusieurs de nos adhérents. Le CNRS allait-il, enfin, aborder le débat sur la question ci-dessus, notamment par un travail journalistique sérieux de confrontation d’opinions diverses sur la validité de travaux avec des animaux pris comme « modèles » de l’homme ? Pas du tout. Nos observations au DG sont non seulement encore plus d’actualité, mais la parole est donnée en exclusivité à ceux qui sont pour l’expérimentation animale, ainsi qu’à un groupe de pression (GIRCOR) dont le rôle est d’en faire la promotion.

Cela commence avec l’éditorial que vous avez signé. Nous le commentons avec des arguments strictement dans le cadre de l’objectif de notre association, les progrès scientifiques au bénéfice de la santé humaine. Nous écartons tout argument philosophique ou compassionnel concernant le respect de l’animal, ainsi que des considérations historiques, car notre action est dans le présent et l’avenir, pas dans le passé.

 

1. Une espèce animale peut-elle être un modèle biologique fiable pour une autre, l’homme en ce qui nous concerne ?

Une espèce est définie par son isolement reproductif, les cellules sexuelles ne peuvent s’associer dans la méiose (une division dont vous seriez une spécialiste) que si les deux partenaires (mâle et femelle) sont de la même espèce. Puisque deux espèces différentes ne sont pas interfécondes, c’est que leurs gamètes, donc in fine leurs chromosomes, sont différents. Or les chromosomes contiennent tout le patrimoine génétique spécifique de l’espèce. Deux espèces différentes ont donc des gènes différents (en séquences et en organisation, contrôle et régulation de leurs expressions). Chaque espèce va réagir à un stimulus donné (stress, maladie, agression chimique ou physique…) avec ses gènes. Il n’y a donc aucune raison que deux espèces différentes réagissent à l’identique, leurs réactions pourront être semblables, différentes ou opposées, on ne le saura qu’après les avoir exposées, l’une et l’autre, au même stimulus. Même si l’homme et le « modèle » animal avaient des réactions semblables au court terme, des réactions adverses (cancer, Alzheimer…) éventuelles chez l’homme pourraient se manifester des années plus tard, alors que son « modèle » animal aura probablement disparu depuis longtemps.

Conclusion : Aucune espèce animale n’est un modèle biologique fiable d’une autre !

 

2. Il y a une infinité d’exemples pour illustrer ces différences, dont beaucoup sautent aux yeux d’une personne sensée.

Le chimpanzé, par exemple, l’animal le plus proche de l’homme en termes d’évolution (mais avec une paire de chromosomes en plus…), donc le meilleur « modèle » possible. Il est insensible au VIH (responsable du SIDA chez l’homme) ; exposé au virus de l’hépatite B un individu sur 10 est temporairement incommodé par une hépatite dont il se remet très bien (chez l’homme, c’est souvent l’hépatite chronique et parfois le cancer du foie) ; le singe meurt s’il est infecté par le virus EBOLA, l’homme aussi. Ce « meilleur modèle » donne, selon, une réponse opposée, différente ou semblable à celle de l’homme, soit du « n’importe quoi » dont l’homme est souvent la victime (cf. les victimes du scandale du sang contaminé testé sans encombre sur le chimpanzé).

Cette incertitude rend le test sur une espèce « modèle » de l’homme indéterminé, donc sans valeur scientifique, il faudra de toute façon refaire le test sur l’homme –ou sur du matériel biologique d’origine humaine- pour trancher : le recours au modèle aura été au mieux inutile !

 

3. Le test sur « modèle » animal est le plus souvent une commodité

pour s’économiser un effort de réflexion, une « manipulation » plus ou moins volontaires ou honnêtes, une facilité inhérente à la sélection de l’espèce animale et de sa lignée. En choisissant un animal d’une espèce précise, dans la longue liste de lignées de souris ou de rats par exemple, on finira par trouver éventuellement le « modèle » qui donnera au court terme le résultat recherché (au moyen et long terme, le résultat pourrait être opposé, cf. les expériences de G-E. Séralini avec les rats exposés au glyphosate et au maïs Mo603). Un animal d’une autre espèce, ou d’une autre lignée dans la même espèce, aura probablement donné au préalable, ou donnerait un résultat différent, voire opposé, mais un résultat négatif n’est jamais publié.

La sélection du « modèle » animal permet de « prouver » n’importe quoi et son exact contraire, on n’est plus dans la science, mais dans la divination ou, pire, la manipulation.

De toutes les façons, quelles que soient les sélections des « modèles » et les résultats de leurs études, c’est l’homme qui sera le vrai cobaye quand il sera exposé à la substance testée ou contractera la maladie étudiée, c’est lui qui payera les éventuels dégâts s’il y en a. Et il y en a, cf. §5.

 

4. Nous sommes en 2014,

plus du temps de Claude Bernard dont nous ne critiquons pas l’action, vu le contexte de l’époque –un champ scientifique démarre toujours sur l’empirisme. Aujourd’hui, si on veut bien ouvrir les yeux, des outils et méthodes scientifiques précis existent à foison pour les études biomédicales ou de préventions performantes. Techniques « -omiques », cellules iPS adultes, miniorganes, éditions génomiques (CRISPR /CAS9), immunothérapies, etc., permettent des travaux « from bench to bedside » (Sidney Brenner) et des préventions pertinentes, en évitant soigneusement le détour par l’animalerie. L’homme est une société de cellules, toutes issues de l’œuf fécondé et partageant pour l’essentiel le patrimoine génétique de ce dernier. Pratiquement toutes les maladies –y compris neurologiques- ont une origine cellulaire, c’est à ce niveau que doit démarrer la recherche biomédicale, pas, pour les raisons ci-dessus, avec l’expérimentation sur des « modèles » animaux ou leurs tissus ou organes.

Votre éditorial est biaisé, car vous passez soigneusement sous silence les innombrables recherches biomédicales sans « modèle » animal. Ce sont pourtant ces dernières qui « enrichi(ssent) la recherche en santé humaine ». Jugez-vous normal ce parti-pris dans l’éditorial du journal de l’EPST ?

 

5. Quelques exemples de ce que coûte à notre santé la confiance dans le « modèle animal » :

- L’évaluation sur des rongeurs des toxicités des substances chimiques (REACH) ? Elle est la principale responsable du doublement en moins de 10 ans en France de la prévalence (données InVS) du diabète 2, d’Alzheimer et des cancers du sein, du triplement des cancers de la prostate, de la multiplication par 50 des naissances d’enfants autistes (une naissance sur 120). Le nombre total de patients concernés par ces 5 pathologies est passé de 2,8 millions en 2000 à 6 millions en 2009, pour beaucoup, la qualité de vie est fortement affectée et l’espérance de vie réduite.
- Les innombrables recherches biomédicales sur des modèles animaux ? Ils n’apportent aucun soulagement aux patients concernés par ces maladies ou défauts évolutifs du développement : le microcèbe n’est pas un modèle pour Alzheimer, la souris (même transgénique) n’est pas un modèle pour les cancers humains ou le diabète, le rat de Norvège ou le pinson ne sont pas des modèles pour l’autisme. Il ne viendrait pas à l’idée d’un vétérinaire sensé de chercher à guérir un chien en étudiant un hibou ! Combien de résultats annoncés comme « prometteurs » chez l’animal, sans lendemain chez l’homme ?

- L’évaluation de la toxicité des médicaments sur divers mammifères ? Il y a au moins 20 000 morts et 1,3 million d’hospitalisations suite aux effets secondaires de médicaments par an en France (ministère de la Santé), alors que chacun a été longuement testé sur des milliers d’animaux « modèles ».

Les études sur des « modèles » animaux dont vous êtes le héraut font des victimes par centaines de milliers par an en France et les laissent le plus souvent sans thérapies efficaces. Il se pourrait qu’ils en demandent raison.

 

Pour résumer notre position, nous reprenons vos termes, mais cette fois justifiés par des arguments scientifiques et logiques et des données accessibles à tous, exposés ci-dessus , et non par des allégations gratuites: « Face à une propagande souvent obscurantiste » (propagée par des chercheurs dogmatiques), « il est grand temps de clarifier la situation » et de reconnaître que le « modèle » animal de l’homme est une pure fiction, qui coûte cher, fait beaucoup de victimes humaines et abandonne les patients affectés des maladies citées ci-dessus. L’expérimentation sur le « modèle » animal est non seulement parfaitement « contournable » aujourd’hui, mais doit être abandonnée sans délai si on veut bien mettre en œuvre les progrès scientifiques, notamment en biologie, car c’est à cette condition que l’on pourra « améliorer la santé humaine (qui) est un devoir de notre société », « un devoir dû à la population de tout pays éclairé », « Il en va des progrès de demain ». Accessoirement, les considérations « éthiques » sur « la prise de conscience grandissante que l’animal est un être sensible », évoquées à plusieurs reprises dans votre éditorial et dans l’article en page 30 (à lire à la lumière de nos arguments !) seront ipso facto sans objet.

Un nombre rapidement croissant de scientifiques à travers le monde partagent la logique et la rigueur de notre point de vue (cf. par exemple l’article le plus récent, Pound P et Bracken M (2014) BMJ 348 :g3387). C’est précisément et exclusivement pour le propager qu’Antidote Europe s’est engagée dans l’initiative citoyenne européenne (ICE) « Stop Vivisection ». Elle a permis à plus de 1,2 millions de citoyens de l’Union européenne de connaître nos arguments et d’y souscrire en signant cette ICE. Nous les exposerons prochainement devant la Commission européenne, qui a compétence pour la santé dans l’UE.

Nous sommes toujours disponibles pour participer à un débat public avec votre EPST sur la pertinence du « modèle animal », débat strictement scientifique et dont les conclusions devraient être prises en compte dans les futures politiques de recherche et de protection de la santé humaine.

 

Recevez, Madame la Directrice, nos salutations distinguées.

 

Pour Antidote Europe,
Claude Reiss
Président